Swiss Beatles Fan Club

7 février 2013


Ravi Shankar : quand George Harrison ‹ arrangeait le sitariste

En 1997, Bernard Géniès rencontrait l'ex-Beatles qui venait de produire un album de son gourou es-sitar...

Quelle vie ! Depuis trente ans, qu'il neige ou qu'il vente, George Harrison médite. Une heure le matin, une heure le soir. Visiblement, l'exercice lui réussit. Dans le salon de cet hôtel parisien où il reçoit des journalistes à raison d'un entretien toutes les 30 minutes, il paraît détendu. Les Beatles ? Pas question d'en parler. Pas plus que des bonnes affaires que vient de réaliser Yoko Ono en acceptant de collaborer, pour la modique somme de 400 millions de francs, à un film retraçant sa vie avec John Lennon. Un univers dont Harrison paraît désormais éloigné, même s'il reconnaît avoir passé « des moments fabuleux avec Paul, John et Ringo ». Et il ajoute d'ailleurs volontiers qu'il pourrait « gagner plein d'argent en jouant avec d'autres musiciens de rock ».

Seulement voilà, Harrison a choisi la voie de la sagesse. Et au cours de l'année 1995, lorsque Ravi Shankar lui annonce son intention d'enregistrer un nouvel album, Harrison propose aussitôt d'en être le producteur. « Les liens qui nous unissent remontent à 1966, raconte l'ancien Beatles. A cette époque-là, j'écoutais déjà beaucoup de musique indienne, Ravi Shankar surtout. J'étais alors persuadé que je finirais par le rencontrer un jour ou l'autre. Coïncidence, peu de temps après, j'ai appris qu'il allait venir à Londres et j'ai demandé à le voir. Nous avons dîné ensemble et j'ai été séduit par le personnage. Dès le lendemain, il est venu chez moi. Il m'a appris à tenir correctement un sitar, ce que je ne savais pas faire jusqu'alors. Il m'a aussi donné des exercices de base à travailler. »

Depuis cette époque les chemins des deux acolytes se sont souvent croisés, Harrison participant par exemple aux sessions du fameux "Ravi Shankar and His Family", avant de produire en 1974 ‹ Music Festival from India ›, un album enregistré dans le studio de Harrison et regroupant autour de Shankar les meilleurs solistes indiens du moment. « J'admire Shankar parce que c'est un musicien prodigieux qui n'hésite pas à multiplier les rencontres, de John Coltrane à Philip Glass en passant par Yehudi Menuhin. Et ce que j'aime aussi beaucoup chez lui, c'est qu'il sait me faire rire. C'est un homme d'une drôlerie extraordinaire ! »

Comment se sont déroulées les séances de ‹ Chants of India › ? Quel rôle y a joué Harrison ? « Pour Ravi Shankar, ce disque représentait un véritable défi en tant qu'arrangeur et compositeur. Les chants sanscrits qu'il a choisis appartiennent depuis des siècles à la tradition indienne. La difficulté résidait dans le fait qu'il devait leur donner une autre couleur, sans en changer l'esprit. Pour cela, il a écrit des arrangements pour cordes, instruments à vent et choeurs. Il a aussi composé trois titres originaux qui s'inscrivent dans cette même démarche. Quant à moi, je joue de la guitare et de la basse sur quelques titres. Je chante également. Mais l'essentiel de mon travail a consisté à rendre les choses le plus faciles possible. Plusieurs parties instrumentales ont par exemple été enregistrées en Inde, à Madras, en avril 1996. D'autres l'ont été dans mon propre studio à Londres, en juillet de la même année. A chaque étape, je devais m'occuper des musiciens, veiller à la qualité de l'enregistrement ainsi qu'à sa réalisation finale. »

Le résultat ? Seize titres aux couleurs de l'Inde, teintés d'une indéniable touche occidentale ? Pour ne pas dire ‹ new age ›. Harrison affirme cependant que la force de cette musique vient de ce qu'elle ne ressemble à aucune de celles que l'on entend ici à longueur de journée : « Elle véhicule une pensée, un état d'esprit qui m'ont toujours profondément touché. Le védisme est une approche qui ne doit rien à l'intellect. Pour moi, il exprime une mémoire très ancienne. »

Baba cool, Harrison ? On aurait plutôt envie de dire baba très cool quand on l'entend ajouter : « Je vis à une soixantaine de kilomètres de Londres. Je serais incapable d'habiter dans une ville, j'ai besoin de voir de l'herbe, des arbres, le ciel. Quand j'écoute la radio ou la télé, j'ai l'impression que le monde moderne devient de plus en plus inconséquent. Les gens sont d'une arrogance incroyable. Ils bétonnent la terre, ils détruisent l'environnement et ils sont fiers d'avoir déposé un robot sur Mars. Qu'est-ce que cela veut dire ? Rien, sinon que toute la planète est ignorance. Les gens pensent que le monde est une réalité. Ce qui est faux. Ce n'est qu'un film qui passe sur un écran. Seuls les yogis nous apprennent que nous pouvons échapper à la nature physique du monde. »

Intarissable, Harrison poursuit longuement son apologie de la planète yogi. Il parle amour, bien-être, recueillement ; affirme encore qu'il est très simple de chasser les toxines qui envahissent notre corps. Un programme planant à souhait. Seulement la vie continue. La promotion de l'album de Ravi Shankar achevée, Harrison entrera à son tour en studio : « J'ai déjà préparé un nombre suffisant de titres pour réaliser un disque. Je les enregistrerai peut-être au début de l'année prochaine. Mais j'hésite, je ne suis pas pressé. »

Une assistante du musicien ne pense pas la même chose, qui vient interrompre l'entretien. Harrison se lève, sourit, repousse une mèche de cheveux gris derrière son oreille. Les yogis aussi ont leurs coquetteries.

Interview publiée le 28/08/1997 dans le Nouvel Observateur