Swiss Beatles Fan Club

5 septembre 2014


Rutherford Chang : We Buy White Albums
Exposition à Liverpool 

« Mais pourquoi il est tout blanc ce disque ? Ça sert à quoi ? Et vous les vendez dans cet état ? Comment ça, vous ne les vendez pas ? Je ne comprends pas. » Avec son gros accent et son tee-shirt siglé du Liver Bird, mythologique symbole de la ville autant que de son club de football, ce visiteur était un rien déstabilisé devant We Buy White Albums, l’installation de l’artiste américain Rutherford Chang présentée jusqu’au 15 septembre par la galerie Fact et la Biennale d’art contemporain de Liverpool.
 

L’œuvre se présente comme un magasin de disques classique, ouvert sur la rue et annoncé par une enseigne en néons rouges au pied de la galerie, située au beau milieu des rues animées de Liverpool. On y entre librement, pour tomber sur un mur recouvert d’exemplaires de l’« Album blanc » des Beatles, officiellement nommé The Beatles, publié le 22 novembre 1968. En face, des bacs ne contiennent que 1 ' 026 exemplaires du même double album à la pochette blanche, classés à l’aide d’intercalaires numérotés de zéro à 3 ' 200 ' 000. C’est, approximativement, le nombre d’exemplaires au premier pressage de ce neuvième album du quartet de Liverpool, logique premier arrêt européen de cette installation déjà présentée à New York et Indianapolis en 2013, et qui partira ensuite pour Tokyo.

Pour Rutherford Chang, l’« Album blanc » est « l’artefact parfait de la culture pop », car chacun des exemplaires de son premier pressage est numéroté. Chaque carré blanc devient alors unique, dans un pied de nez voulu par l’artiste britannique Richard Hamilton, inventeur du terme « pop art » et auteur de la pochette, décédé en 2011.
 

De la couleur au blanc immaculé

Après la folie bariolée de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, les Beatles ont travaillé pendant quelque temps sur un album nommé A Doll’s House. Un dessin avait même été préparé, à nouveau très coloré, les montrant comme tassés dans le cadre. Jusqu’à ce que le groupe de rock progressif Family ne publie Music in a Doll’s House en juillet 1968. Retour à la case départ.

Paul McCartney, alors aux manettes, rencontre Richard Hamilton et l’artiste propose de jouer la provocation en sortant un album à la couverture vide de tout. EMI, la maison de disques des Beatles, prend alors peur et négocie ce qu’elle peut avec le groupe, à l’époque le plus puissant du monde. L’album sera finalement bien blanc, mais le nom du groupe sera inscrit en lettres gaufrées flottant sur la droite, et chaque exemplaire sera numéroté. Pour Hamilton, auteur d’une rétrospective consacrée à Marcel Duchamp en 1963, il s’agissait de « créer une situation ironique, une édition numérotée de quelque chose qui a été tiré à cinq millions d’exemplaires ». Ce sera finalement un peu moins, et le numérotage sera supprimé des rééditions qui suivront, comme le gaufrage, qui sera remplacé par un bête « The Beatles » gris. 


Mille nuances de blanc

Constitué de l’accumulation d’un bien de grande consommation, We Buy White Albums est donc un ready-made (objet trouvé considéré comme un objet d'art) de ready-made, dans l’esprit de Duchamp autant que de Hamilton, qui confronte le carré blanc aux presque quarante-six années écoulées depuis sa fabrication. Car bien entendu, aucun du millier d’albums offerts aux manipulations des visiteurs n’est resté immaculé. Ils ont été beaucoup écoutés, maltraités, négligés ou oubliés avant d’être achetés par Rutherford Chang. Chaque exemplaire devient dès lors doublement unique, par son numéro de rang et par les traces du temps et des gens qu’il porte. 

Avec We Buy White Albums, Rutherford Chang règle aussi son compte au fétichisme nouveau qui entoure le format vinyle depuis son retour en grâce face à la musique dématérialisée. Quand les acheteurs traquent les copies « mint », c’est-à-dire en parfait état, les disques qu’il expose sont là parce qu’ils ont vécu mille vies. Il achève par là le jeu lancé avec la pochette conceptuelle créée par Richard Hamilton il y a presque un demi-siècle, qui n’était blanche que pour être le début d’une histoire.

Rutherford Chang a également pressé un nouvel «Album blanc » (en écoute ci-dessous), où les 100 premiers exemplaires qu'il a collectés s'accumulent, avec leurs défauts et décalages, pour former un nuage musical où les chansons des Beatles deviennent fantomatiques. |  |

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