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14 juin 2015


Ornette Coleman, la liberté du jazz au paradis

Le légendaire saxophoniste alto (et parfois ténor) Ornette Coleman, l'un des plus grands innovateurs de l'histoire du jazz, père fondateur de sa forme la plus libre, le « free », est décédé d'un arrêt cardiaque, le jeudi 11 juin, à l'hôpital Beth Israel de New York, a indiqué à l'AFP son agent Ken Weinstein. Coleman est né en 1930 et a vécu au Texas (sud) mais il est mort à New York, où il a fait l'essentiel de sa carrière. A l'âge de 14 ans, il s'achète un saxophone alto bon marché pour reproduire les airs qu'il entend à la radio. Il commence à jouer dans les bars. A 19 ans, il part dans le Sud jouer du blues. C'est à Los Angeles qu'il commence à perfectionner son style déstructuré, libéré des contraintes. « Je ne savais pas que j'improvisais », a raconté Coleman. « Je pensais simplement que c'était comme ça qu'on jouait de la musique (...). Je ne pensais pas à une structure particulière, à ce qu'on pouvait faire et ce qu'on ne pouvait pas faire. »

Coleman fut avec John Coltrane l'un des musiciens à l'origine du « free-jazz », un style fondé sur l'improvisation hors de toute contrainte harmonique, avec une grande liberté de mélodie et de rythme. Connu surtout comme saxophoniste alto, Coleman rejetait les notions traditionnelles d'accords et se lançait à la place dans des solos que ses détracteurs considéraient comme chaotiques, mais qui sont devenus un courant dominant du jazz et du rock. Il expliquait que ces formes libres de solos lui venaient spontanément, car il pensait que jouer du jazz était une activité humaine naturelle. « Le jazz devrait exprimer davantage de sentiments que ce qu'il a fait jusqu'à présent », déclarait-il.

Honni ou adulé par le public, souvent tourné en dérision par les instances jazzy (rapport notamment à ses théories sur l'harmolodie), c'est paradoxalement du côté de la rock music qu'Ornette Coleman est allé chercher un semblant de légitimité. De Yoko Ono, qui enregistra avec lui à l'époque du Plastic Ono Band (« c'est un génie, un gentil génie »), à sa collaboration avec Lou Reed sur l'album The Raven en 2003, qui, à la fin des sixties, ne manquait jamais le moindre de ses concerts new-yorkais (« sa musique a joué un rôle important dans la construction de mes propres solos ») déclarait alors le regretté membre du Velvet Undergroud. De Thurston Moore, pilier de Sonic Youth, qui voyait en lui : « L'un des plus grands compositeurs américains », jusqu'à Bruce Springsteen qui, plagiant ainsi son confrère français Claude Nougaro, l'avait invité à remplacer Clarence Clemmons sur l'une de ses chansons.

Son album de 1959, The Shape of Jazz to Come, est considéré comme l'un des premiers albums avant-gardiste de l'histoire du jazz. Cet album comprend la chanson pleine de passion Lonely Woman, écrite par Coleman, à propos d'une cliente de la haute société qu'il avait remarquée quand il travaillait dans un magasin à Los Angeles, et qui est devenue un standard du jazz. Ce troisième opus surpris le monde du jazz, y compris Miles Davis qui l'a critiqué, à cause de son manque d'harmonie, de l'absence de guitare ou de piano pour l'accompagner. Avec The Empty Foxhole (1966), peu de disques auront provoqué autant de remous dans la critique jazz que celui-là : non seulement Coleman s’y essaye au violon et à la trompette, instruments dont il ne savait pas jouer à l’époque, mais il est accompagné à la batterie par Denardo Coleman, son fils, alors âgé de… 10 ans. 

L'album Skies of America, joué en 1972 avec le London Symphony Orchestra, le voit ensuite développer le concept « d’harmolodie » : les musiciens jouant la même mélodie à des hauteurs et sur des tonalités différentes. Mais les enregistrements d’Ornette Coleman se dissolvent dans l’époque, le rock, le funk, ou les musiques traditionnelles… Composée par Howard Shore autour de Midnight Sunrise - morceau enregistré en 1973 lors de sessions auxquelles aurait assisté Burroughs -, Naked Lunch (1991), bande originale magique du film de Cronenberg établit un lien marquant et définitif entre le free jazz existentiel de Coleman et le plus précieux des écrivains Beat. Ornette Coleman s'était en outre notamment produit au Festival de jazz de Montreux en juillet 2006. En 2007, l'artiste a reçu un Grammy Award pour l'ensemble de sa carrière. Il a également été récompensé par le prix Pulitzer pour la musique. 

Témoignage d'Ornette Coleman en faveur de John Lennon

A la question posée par le journal français Libération : « N'avez-vous jamais été en proie au doute ? » Réponse de l'artiste : « Non. Au début des années 60, les Beatles ont débarqué en Amérique, des Blancs manifestaient devant la Maison-Blanche, Kennedy s'est fait assassiner. Le monde était en pleine ébullition. Non seulement je connaissais John Lennon, mais je me suis rendu à Washington pour témoigner en sa faveur lorsqu'il a demandé la citoyenneté américaine. Personne ne pouvait alors supposer qu'il existait une relation entre nous,nos musiques étaient si différentes. Je faisais partie d'une minorité, lui connaissait le succès. J'avais des problèmes, mais tout le monde était dans le même cas. Mon seul but consistait à jouer ma musique de la manière la plus démocratique possible, puisque je suis originaire d'un environnement limité. Si j'avais grandi sans être affecté par des choses négatives, je serais en de meilleures dispositions pour exprimer ce à quoi je crois vraiment, ce que j'aurais pu accomplir en tant qu'être humain. Nous sommes en 1996, et je suis cent ans en arrière. Même si ma musique avait mille ans d'avance, humainement j'aurai toujours cent ans de retard. »

Collaboration entre Yoko Ono et Ornette Coleman

Suite à une rencontre à Paris, Ornette Coleman proposa à Yoko Ono de l'accompagner sur la scène du Royal Albert Hall de Londres. Le 29 février 1968, jour du concert, furent enregistrés la séance de répétition et le spectacle. La musique était essentiellement improvisée, basée sur un ensemble d'instructions de l'artiste japonaise. L'orchestre était formé d'Ornette Coleman (trompette), Chalie Haden (basse), Dr. David Izenzon (basse) et Ed Blackwell (batterie). Le titre AOS provenant de la répétition figure sur le premier album solo de Yoko Ono en 1970 : Yoko Ono/Plastic Ono Band. |  |

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