Swiss Beatles Fan Club

29 août 2015


Dear Prudence: The Story Behind the Song 
La chanson des Beatles pour
Prudence Farrow Bruns


En 1968, Prudence Farrow séjourne dans l’ermitage indien du gourou Maharishi avec sa sœur Mia et les Beatles. Aujourd’hui, elle raconte sa vie et sa version de cet épisode légendaire. Posons le décor. Aujourd’hui, c’est un ensemble de constructions décaties, mangées par la végétation subtropicale, objets d’un pèlerinage épars qui se laisse guider par des pancartes artisanales annonçant le « Beatles ­Ashram » et qui s’épanche en une floraison confuse de graffitis. En janvier 1968, c’était un ermitage fourmillant, rempli de fleurs et de célébrités, perché sur une falaise dans une réserve naturelle près de la ville de Rishikesh, dans les contreforts de l’Himalaya. Maintenant comme alors, le Gange coule en contrebas : le fleuve sacré prend naissance à une trentaine de kilomètres de là, issu de l’union de deux rivières. Il fait froid – « pendant le premier mois, tout le monde se baladait enveloppé de la tête aux pieds dans des grosses couvertures » – et de la jungle voisine monte le chahut fantastique de la vie animale : cris de singes et de paons, mais aussi, à l’occasion, « un gémissement étrange et très fort » qui se révèle produit par « un buffle en train de se faire manger par un très gros python ».

Prudence Farrow Bruns, qui décrit les lieux lorsque son récit se décide enfin (aux neuf dixièmes de son parcours) à aborder cette étape cruciale, a alors 20 ans. Famille célèbre : son père, John Farrow, est réalisateur à Hollywood; sa mère, Maureen O’Sullivan, est Jane dans les films de la série Tarzan ; sa sœur aînée Mia est une star de cinéma, ainsi qu’une figure mondaine depuis son mariage avec Frank Sinatra. Prudence atteindra à son tour, bien malgré elle, une célébrité énigmatique en tant qu’héroïne d’une chanson : c’est en observant sa vie de recluse à Rishikesh que John Lennon (qui « épinglait les gens et les choses comme peu savent le faire ») composera Dear Prudence. Ce titre chapeaute les Mémoires que Prudence livre aujourd’hui dans un ouvrage publié en anglais.

Ashram pop

Spirituel aux yeux des uns, artistico-mondain pour d’autres, le séjour de janvier 1968 dans l’ashram (ermitage) du maître hindou Maharishi deviendra l’un des moments iconiques de la pop culture. Les quatre Beatles sont là, avec leurs femmes : ils composent sur place une trentaine de chansons (qui s’égrèneront dans le White Album, dans Abbey Road et dans plusieurs albums solos) et, le soir, ils tapent le bœuf avec n’importe quel compagnon de retraite qui s’est ramené avec un instrument. Il y a Mike Love, des Beach Boys, et Donovan Leitch, figure du folk anglais, qui apprend à John Lennon la technique du finger-picking à la guitare. Il y a les sœurs Farrow.

Et il y a le maître : Maharishi Mahesh Yogi, l’homme qui initie l’Occident aux techniques mentales hindoues sous une forme qu’il appelle « méditation transcendantale » (MT). Il s’agit, selon le gourou, de perforer avec une syllabe répétée en boucle (un mantra) les nuages qui obstruent la lumière divine qui rayonnerait dans les profondeurs de notre esprit. Le jaillissement de perfection ainsi obtenu serait en mesure de sauver non seulement la personne qui le pratique, mais le monde entier, pour autant qu’un grand nombre de personnes s’y mettent. Tel est le projet, défendu aujourd’hui par quelque cinq millions de personnes (dont le réalisateur David Lynch, apôtre ardent).

Avant que Prudence ne se mette à en rédiger sa version, l’histoire de la retraite à Rishikesh avait été racontée en long et en large par d’autres. Les Beatles, pour commencer, qui quittent les lieux fâchés. Ils sont déçus, semble-t-il, de découvrir que l’ascète est également un businessman. Ils sont choqués, surtout, par les bruits qui courent sur des avances sexuelles que Maharishi aurait faites à Mia Farrow. Avances sexuelles, voire tentative de viol, selon une rumeur. Il se peut toutefois, dira-t-on plus tard, que le propagateur de cette accusation, Alex Mardas, dit « Magic Alex », ait voulu ternir la réputation du gourou par jalousie : développeur de nouvelles technologies plus ou moins improbables au sein de la société Apple Electronics, fondée par les Beatles, Mardas craignait que l’influence de Maharishi ne nuise à sa propre position privilégiée dans l’entourage des musiciens. John Lennon dégommera le gourou dans Sexy Sadie, chanson vitriolée qu’il intitulera d’abord Maharishi. George Harrison et Paul McCartney reviendront au cours des années suivantes sur les accusations portées contre le maître, qu’ils déclareront infondées. Ils renoueront avec Maharishi : sans rancune.

Prudence dévote

Dans son livre, Prudence décrit l’arrivée des Beatles dans l’ashram: manque de bol, ce sont ses voisins de chambre, avec toute l’agitation que cela entraîne. George lui paraît sérieux dans son approche de la méditation. John, lui, « voyait cela plutôt comme de la magie » : le voici qui se demande à haute voix « si Maharishi va nous faire quelques tours mystiques ce soir » ; le voilà qui, au milieu d’une conférence du saint homme, « retourne sa chaise et, au lieu de regarder Maharishi qui parle, se met à observer nos réactions »… Frappé par la dévotion féroce de la jeune femme, qui s’isole dans sa chambre pour appliquer à la lettre les consignes du maître prescrivant des séances de méditation de plus en plus longues, Lennon écrira la célèbre comptine : « Chère Prudence, ne veux-tu pas sortir pour jouer ? »

Rien à faire : même lorsque les Beatles envahissent sa chambre en chantant Ob-La-Di, Ob-La-Da, qu’ils viennent de composer, Prudence ne se déride pas : « Ça paraissait inapproprié », écrit-elle. Que pense-t-elle du morceau qui lui est dédié ? « Pendant des années, j’ai ressenti des émotions contradictoires en écoutant cette chanson. Il y avait beaucoup de rumeurs et de malentendus au sujet de la raison pour laquelle ils l’avaient écrite, et je voulais garder le drame à distance. »

Mais drame il y a, dans la vie de la jeune Prudence. Si Maharishi et la MT ne sont à ses yeux que bonté et pure lumière, les nuages qui pèsent sur son séjour sont ceux que la jeune femme a emportés avec elle – et qui finiront, assure-t-elle, par être dissipés par la méditation. Le ciel lourd de son paysage intérieur vient d’un passé qui se déroule dans les parties antérieures du livre comme une transition troublante de l’enchantement au cauchemar.

Obsession mystique

Enfance heureuse, assure-t-elle. Parents aimants, mais qui aux yeux du lecteur paraissent singulièrement évaporés. La première noirceur se cristallise chez la petite Prudence lorsqu’elle réalise que l’entrée dans l’« âge de raison » implique, selon son éducation catholique, « qu’à six ans, je pouvais finir en enfer ». Cette hantise ne la quittera pas, et se renforcera au cours d’une adolescence marquée par l’absence des parents, happés par le show-biz et mal remplacés par une série de gardiennes d’enfants dysfonctionnelles. L’alcool et les drogues deviendront une occupation à plein temps, combinés avec une obsession mystique qui finira par lui fournir une porte de sortie. Agée aujourd’hui de 67 ans, devenue enseignante de méditation et docteure en sanskrit à l’Université de Berkeley, Prudence se déclare optimiste en voyant les kids d’aujourd’hui : « Des rêves et idées qui étaient autrefois révolutionnaires sont désormais devenus mainstream. » ||

Boutique