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2 novembre 2015


Jeff Perkins et Yoko Ono : la rencontre atypique
de deux artistes du mouvement Fluxus


Le Lausanne Underground Films & Music Festival (LUFF) ne peut pas (encore) se payer Robert De Niro. Qu’à cela ne tienne. Du 14 au 18 octobre dernier, la manifestation helvétique a offert à sa 14e édition un taxi driver new-yorkais pur jus, qui se faufila dans les viscères de Manhattan entre 1981 et 2002. Avec un peu plus de philanthropie que le héros névrosé de Scorsese : ses va-et-vient dans la Grande Pomme, Jeff Perkins les a enregistrés, compilant près de 600 heures de conversation avec ses anonymes clients.

Rencontre avec Yoko Ono

Avant de prendre le volant, le chauffeur a eu plusieurs vies. Troufion au Japon dans les années 60, il y rencontre Yoko Ono, en achetant des psychotropes à son mari d’alors, Anthony Cox : la porte de l’art contemporain s’ouvre pour l’Américain d’autant plus largement qu’il intègre Fluxus, mouvement de contre-culture proposant de faire voler en éclats les limites de la pratique artistique. Rentré à New York, Perkins filme, peint, innove, côtoie Ono et Warhol. Il participe entre autres en 1966 au Fluxus Film festival pour lequel il réalise Fluxus Film #22, Shout, et fut le cameraman de Film #4 de Yoko Ono.

« C’est par hasard que j’ai chargé Nam June Paik un jour de 1994, l’un des pères du mouvement. Il m’a qualifié de « parfait outsider de Fluxus » et m’a conseillé de documenter mes liens avec mes clients pour en faire un bouquin. Le livre n’est pas sorti, mais j’ai continué d’enregistrer. »

A chaque passager, le chauffeur demande la permission d’actionner son appareil à cassette. « La plupart étaient OK. Le taxi est un lieu qui se prête à la confidence. Un espace clos avec deux personnes qui ne s’étaient jamais rencontrées et ne se reverront sans doute plus. Je bossais surtout le week-end, un moment intéressant car on charge une plus grande variété de gens. Je jetais un œil dans le rétroviseur et demandais : ” Puis-je vous interviewer ? ” Pour autant, je ne me suis jamais senti journaliste. Même pas psychanalyste, bien que j’aie appris à faire parler les gens. »

Avec la régularité d’un archiviste, Jeff Perkins a empilé les cassettes, conservant aussi bien les discussions échevelées que les banalités, les silences, voire ses monologues de taxi éreinté. « J’ai souvent eu l’impression d’être un rat. Le métier est fatigant et ennuyeux, 99 % des chauffeurs de taxi sont heureux de pouvoir occuper leur solitude en parlant. » New York compose le cadre de cette course entre les murs, dont le taxi saisit les pulsations. « Les 70s, c’était l’héroïne ; les 90s, la coke. Le rythme de la ville en était modifié, c’était très palpable. J’ai partagé une fois un joint avec un couple de touristes, sinon j’ai toujours pris mon volant sobre. »

Rencontre avec John Lennon

Perkins est resté ami avec Yoko Ono. « Un jour, chez elle, la porte de la salle de bains s’ouvre et Lennon en sort. « Ne t’inquiète pas, je suis juste John », m’a-t-il dit. Il faisait un complexe sur son statut de Beatle, il voulait devenir John le New-Yorkais. Yoko l’a aidé à cela : quelle autre star pop aurait osé poser nue, de face, sur la pochette de Two Virgins ? » Fluxus souffle où il veut. Rockstar ou taximan, à chacun de faire de sa vie une forme d’art. À ses clients qui s’étonnaient, Jeff Perkins répondait simplement : « Je suis artiste, ceci est mon œuvre. » ||

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