Swiss Beatles Fan Club

24 août 2016


Le menu musical des Beatles : œufs brouillés, truffe de Savoie et miel


Que se serait-il passé si Paul McCartney n’avait jamais trouvé les paroles de Yesterday ? L’une des chansons les plus chantées de l’histoire de la musique aurait été laissée languir comme une ode, belle mais bizarrement comique, dédiée au plus rassurant des petits-déjeuners, les œufs brouillés. En effet Scrambled Eggs [Œufs brouillés] était le titre de travail que McCartney avait donné à la mélodie qui, dit-il, lui était venue, presque entièrement formée, en rêve pendant une nuit de 1963. McCartney, qui avait alors vingt-et-un ans, vivait dans une mansarde donnant sur l’arrière de Wimpole Street, une belle rue géorgienne parallèle à Harley Street, dans le centre de Londres. C'était la maison de famille de sa petite amie Jane Asher, que McCartney avait rencontrée quand cette actrice de 17 ans avait interviewé les Beatles à un concert du Royal Albert Hall en avril 1963.

C’était autant la nourriture que l’amour qui avaient attiré le jeune McCartney, originaire de Liverpool, à prendre résidence dans la maison de cinq étages de la famille Asher, avec les parents de Jane et ses deux frères. Les Beatles, qui n’en pouvaient plus de vivre en commun dans des chambres d'hôtel lors de leurs séjours de plus en plus fréquents à Londres, avaient déménagé ensemble dans un appartement de la Green Street, juste à côté de Park Lane (pas loin de chez les Asher). McCartney, bien qu’il y eût sa propre chambre, n’aimait pas l’atmosphère austère de cet appartement loué, pauvrement meublé. Le confort douillet de sa maison d’enfance à Allerton lui manquait, où, après la mort de sa mère alors qu’il avait 14 ans, les tantes de Paul venaient faire la cuisine pour lui, pour son père et son frère Michael.

La mère de Jane Asher, Margaret, professeur à la Guildhall School of Music and Drama (École de théâtre et de musique Guildhall), qui donnait des cours de hautbois au sous-sol de la maison de Wimpole Street, faisait la cuisine tous les jours pour toute la famille. Toutefois Jane – qui allait elle-même devenir célèbre pour ses bons gâteaux au cours des années 1980 – se rappelait plus tard que sa mère n’était pas une cuisinière particulièrement aventureuse. Elle révéla au Daily Telegraph, en 2013 : « Pendant mon enfance, nos repas étaient à base de viande avec deux légumes trop cuits, et avec du hareng saur à l'occasion. Rien d’aussi hasardé que l’ail ou le piment n’était permis. Le plat le plus exotique était les œufs au curry de ma mère : des œufs durs coupés en deux, couverts d’une sauce blanche parfumée au curry ».

Néanmoins c’était la chaleur de la cuisine simple de Margaret Asher qui conduisit Paul McCartney à accepter sa proposition qu’il s’installe dans la mansarde disponible de la maison de famille. Comme il l’a rappelé, « C’était une si belle maison, au lieu d’un appartement froid – et Margaret Asher faisait la cuisine ! ». C’est peut-être l’ambiance musicale et le fait qu'il était bien nourri qui permirent à McCartney de faire son rêve fatidique de la mélodie pour Yesterday. Il tomba du lit un beau matin et joua, sur le piano qui se trouvait là, la mélodie qui était encore dans sa tête. McCartney, convaincu que c’était un des vieux airs de jazz que son père écoutait, joua la chanson à tous ceux qu’il connaissait pour voir s’ils la reconnaissaient.

Un soir, il joua cet air dans l’appartement d’une actrice et chanteuse qui s’appelait Alma Cogan. Alors qu’il jouait l’air encore sans paroles à Cogan et à sa sœur Sandra, leur mère entra dans le salon et demanda si quelqu’un voulait des œufs brouillés. McCartney chanta des paroles sur la mélodie, en improvisant le vers suivant « Oh baby how I love your legs. » [Oh baby comme j’aime tes jambes]. On ne sait pas pour sûr laquelle des trois femmes Cogan lui inspira ce vers, mais les œufs brouillés – comme ils le font souvent si l’on n’a pas mis assez de beurre ou si l’on n’a pas assez remué – sont restés attachés. C’est seulement plus d’un an et demi plus tard, lors d’un voyage au Portugal, que McCartney trouva finalement les paroles pour Yesterday, et toute trace des œufs disparut complètement.

Savoy Truffle

Non pas que la nourriture fût toujours abolie des chansons des Beatles. En 2001, un Américain qui faisait des recherches sur les groupes musicaux, Martin Lewis, a analysé 1 800 enregistrements, des premiers disques des Beatles jusqu’à leur carrière en solo, et il a découvert que l’aliment le plus souvent mentionné dans leurs chansons était le miel. Entre-temps, la gourmandise a servi de base pour la chanson de George Harrison (1968) : Savoy Truffle. Harrison avait observé l’amour de son ami Eric Clapton pour le chocolat, malgré ses dents qui se gâtaient de plus en plus et lui causaient des douleurs constantes, et malgré le conseil du dentiste de Clapton d’arrêter de manger des confiseries. La chanson d’Harrison se termine par cet avertissement brutal : « Mais tu devras toutes les faire arracher / Après le Savoy Truffle ».

Les convictions alimentaires d’Harrison eurent une grande influence sur le reste du groupe. Il fut le premier à devenir végétarien en 1965, et il fut le plus sérieux, en bannissant complètement de sa maison, toutes les viandes et les poissons. Une de ses recettes préférées – recueillies dans le livre de recettes Rock and Roll Cookbook par l’ex-femme de Peter Frampton, Mary – était intitulée Dark Horse Lentil Soup (Soupe aux lentilles du Cheval Noir) (avec beaucoup de graines de cumin). Dans ce même livre, Ringo Starr a donné à Frampton les instructions pour son plat préféré : « Va à ton magasin de fish and chips préféré. Demande de la morue et des chips. Ajoute du sel et du vinaigre à ton goût. Mange avec les doigts pour mieux les déguster ! ». Starr qui avait souffert de péritonite étant enfant souffrit à cause de la nourriture indienne épicée lorsque le groupe musical alla dans l’ashram Rishikesh en 1968, apparemment en se nourrissant d’haricots cuits qu’il avait emportés dans sa valise et, bien sûr, de beaucoup d’œufs. Yoko Ono arriva à convaincre John Lennon d’adopter un régime macrobiotique vers la fin des années soixante, et le couple allait fréquemment au restaurant Seed, ouvert en 1968 dans le sous-sol du Gloucester Hotel à Westbourne Terrace par Craig Sams, qui créa par la suite le chocolat Green & Black’s. En fréquentant des types comme Terence Stamp et Marc Bolan, le couple mangeait les plats de riz et légumes du Seed’s, assis sur des coussins devant des tables faites de bobines de câbles électriques. (En dépit des rigueurs de son régime, Lennon n’arriva jamais complètement à renoncer à ses chers petits déjeuners frits ni à la pizza prête-à-emporter).

Back to the Egg

Paul McCartney allait devenir le plus célèbre végétarien des quatre, en excluant complètement la viande au début des années 70, après son mariage avec Linda Eastman. Cependant ses goûts simples de l’enfance ne changèrent jamais complètement, et Linda développa ses saucisses et tartes végétariennes « brevetées » pour répondre aux désirs de Paul de remplir ce qu’il décrivait comme « le trou au milieu de l’assiette ». Et le souvenir de Yesterday est aussi resté dans le titre que McCartney donna à l’album final de Wings (1979) Back to the Egg (Retour à l’œuf). Bien que leur célèbre chanson l’eût dit, il semble qu’au moins Lennon a été pendant quelque temps un homme-œuf (comme dans la chanson « I Am the Walrus »). ||
The Beatles, Bangor, Pays de Galles, 26 août 1967.