Swiss Beatles Fan Club

22 août 2016


Yesterday and Today : l'album des Beatles entré dans la légende


Une photo quelque peu « spéciale » fut publiée en noir et blanc dans des magazines britanniques début 1966. Elle montrait les quatre Beatles en tenue de boucher. Ils posaient parmi des monceaux de viande sanguinolente et des bébés en celluloïd désincarnés. Le sourire carnassier de George Harrison, aux canines révélatrices, ajoutait un soupçon de vampirisme à la scène. Sur une idée du photographe anglais Robert Whitaker (1939-2011), le cliché qui fit scandale a été réalisé à Chelsea dans son studio, un quartier à l'ouest de Londres. C’est l’une des images d’un triptyque que l’artiste souhaitait réaliser afin de changer l’image des Beatles.

Robert Whitaker : « Nous étions au printemps 1966, et je trouvais que les Beatles avaient besoin de changer d'image. Je voulais tenter une véritable expérience avec eux. Les gens en ont tiré des conclusions erronées. Ils ont prétendu que l'idée est malsaine. En fait, l'ensemble montre quatre personnes bien réelles en relation directe avec la réalité. J'ai demandé à George de faire semblant d'enfoncer des clous dans la tête de John, puis je suis allé chercher des saucisses, pour réaliser d'autres clichés. Tout a fonctionné à merveille. J'ai créé de curieuses images avec des yeux et des poupées, et j'ai déguisé les Beatles en bouchers. L'appareil photo a été utilisée dans le simple but de susciter l'événement. »

« Le concept original - qui devait illustrer une double pochette - n'a cependant jamais vu le jour. À l'extérieur, les Beatles tenaient des saucisses, censées représenter un cordon ombilical. Chacun était relié à une femme, qui se trouvait sur la photo intérieure. Des gens jouaient de la trompette, pour annoncer la naissance des Beatles. Il y avait d'autres images surréalistes de ce genre. Lorsque le cliché les représentants en blouse de bouchers avec des morceaux de viande, a été utilisé en Amérique, pour un album, j'ai été très surpris [...] Certains médias ont émis l'hypothèse que Capitol avait demandé un cliché aux Beatles afin d'illustrer un album de « remplissage », entre Rubber Soul et Revolver. Les Beatles auraient alors eu l'idée de leur jouer un petit tour en proposant cette photo « des bouchers ».

Yesterday and Today

La « pochette des bouchers » (« butcher cover ») est le surnom qu’on a donné à l’album Yesterday and Today, dixième production outre-Atlantique éditée le 20 juin 1966. La maison de disques américaine Capitol avait l’habitude, sans demander leur accord aux Beatles, de publier des albums qui n’étaient que des sous-produits des originaux anglais. George Harrison : « Quand les Américains sortaient des albums, tels que Yesterday and Today, nous n'avions rien à y voir. Il y avait davantage d'albums aux États-Unis qu'en Angleterre, parce que lorsque nous présentions 14 titres, eux n'en utilisait que 10. De plus, les singles ne figuraient jamais sur nos albums. Grâce à ces chansons supplémentaires, les Américains faisaient trois albums avec deux. Tout était donc différent, d'un pays à l'autre. Nous avons commencé à nous opposer à cette pratique avec des albums comme Rubber Soul, Revolver et Sgt. Pepper, parce qu'il était important qu'ils demeurent tels qu'ils avaient été conçus au départ. » John Lennon précise : « Nous apportions beaucoup de soin au choix et à l'ordre des chansons. L'album était conçu et présenté d'une certaine façon, qui nous paraissait la meilleure possible. Tout cela nous demandait beaucoup de temps et de réflexion. Alors quand nous allions aux États-Unis, et que nous écoutions ce qu'ils en avaient fait, cela nous rendait fous. »

La première pochette de Yesterday and Today est à l'origine de la première véritable pièce de collection pop. Les Beatles sont des personnages tellement en vue que toutes leurs actions et déclarations sont disséquées. La « butcher cover », en Amérique, irrite immédiatement les esprits bien-pensants. En catastrophe, la firme Capitol n'a plus qu'à retirer de la vente les 750 000 exemplaires déjà mis en place chez les disquaires. Les copies revenues à l'usine de Jacksonville sont détruites. Celles de Los Angeles et de Scranton trouve la solution de coller une nouvelle photo plus sobre par-dessus l'image controversée. Tout se fait très rapidement ; le premier cliché choisi pour remplacer la pochette initiale fait partie d'une série de photos prisent par Robert Whitaker, très certainement dans une chambre d'hôtel, où les Beatles se placent autour ou à l'intérieur d'une vaste malle de voyage. Mais à la dernière minute, il fut décidé de détourer les silhouettes, de telle façon que, dès lors, un fond blanc permet (involontairement) de discerner en dessous - si elle s'y trouve - la photo originale. Du coup, désirant posséder la première édition sous sa forme initiale, les heureux possesseurs de l'édition intermédiaire n'ont plus qu'un souci : peler soigneusement la pochette recollée pour faire apparaître celle des bouchers.


Un disque mythique

L'édition originale de Yesterday and Today fait courir les collectionneurs depuis près d’un demi-siècle, à tel point qu'il existe aujourd'hui aux États-Unis une officine dont la mission est de restaurer les exemplaires qu'on vient y porter. En fonction de la qualité de l'ouvrage réalisé (certains collectionneurs ont complètement massacré l'objet, utilisant toutes sortes de produits, dissolvants ou autres), la valeur de ce collector varie du simple au centuple, généralement entre 500 et 50 000 dollars. Le célèbre cliché parut dans son intégralité, en 1980, sur l'album Rarities en édition américaine. L'incident de la pochette des bouchers resta sans conséquence pour Capitol et pour les Beatles... mais pas pour les collectionneurs ni pour les pirates qui ont mis en circulation une copie contrefaite de toute beauté. Heureusement le « faux » est sur vinyle rouge au lieu de noir... mais comme il est vendu scellé, obligation de déchirer la cellophane.

L'édition originale se classe en trois catégories. Le « First State Butcher » : version originale, achetée avant le retrait des ventes. Version la plus rare et la plus cher. Le « Second State Butcher » : version modifiée mais avec la photo collée encore intacte. Avec le temps, cette version devient de plus en plus rare. Le « Third State Butcher » : version où la photo collée a été enlevée professionnellement. Les pochettes endommagées par un décollage maladroit n'ont pratiquement aucune valeur aux yeux des collectionneurs mais un exemplaire très mal décollé peut tout de même valoir aux envions de 100 dollars.
||
Représentation imaginative du triptyque de Robert Whitaker.