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9 décembre 2016


Philip Norman : John Lennon - Une vie


John Lennon a-t-il marqué le siècle au point de mériter les 862 pages que lui consacre le biographe britannique Philip Norman ? Sûrement, et pas seulement pour avoir donné aux Beatles leur véritable tension. À sa façon, Lennon incarne aussi une Europe rompue par la guerre, qui a essayé de sortir du cauchemar par une musique d'attitude, le rock'n'roll. Né le 9 octobre 1940 à Liverpool, et mort assassiné le 8 décembre 1980, à New York, John Lennon porte ainsi une dimension épique. John Lennon, une vie est dès lors une sorte de longue ballade folk, histoire de destin familial, de transhumance, de succès et peines.

Sur la question des Beatles, tout, ou presque a été dit. Philip Norman est d'ailleurs l'auteur de Shout ! The True Story of the Beatles (Simon & Schuster), une somme parue en 1981 et décrivant par le menu la saga musicale des Fab Four. L'écrivain-journaliste en était venu à raconter les Beatles après avoir couvert, en 1970, pour le Sunday Times de Londres, les déboires de leur maison de production, Apple Corps, alors que le groupe le plus célèbre d'Angleterre s'entredéchirait. De cette pratique de l'investigation détaillée, John Lennon, une vie a hérité un côté clinique. Traduite par Philippe Paringaux, qui fut rédacteur en chef du magazine Rock & Folk à la fin des années 1970, l'ouvrage suit les canons de la biographie anglo-saxonne : épaisseur, précision, enquête d'un sérieux quasi mathématique. Il rejoint la catégorie des biographies modèles (à l'instar des deux volumes consacrés à Elvis Presley par l'écrivain Peter Guralnick), éloignées d'un style latin qui ne lésine jamais sur le sentiment et le commentaire.

Il a fallu cinq ans à Philip Norman pour achever son travail. Et deux générations de Lennon à John pour devenir un Beatle - c'est l'un des intérêts majeurs de l'ouvrage. Le grand-père paternel, l'homonymique John Lennon, était parti en Amérique pour jouer les minstrels - chanteurs blancs maquillés en Noirs - avant de revenir à Liverpool épouser une demi-sainte et mourir d'alcoolisme chronique ; le père, Alf, grand admirateur du chanteur de jazz Al Jolson, s'embarqua sur des navires de passagers, comédien chanteur qui se rêvait célèbre. Il épousa Julia, joueuse de banjo et ouvreuse de cinéma, elle-même fille de navigateur. Quand leur fils unique John naquit, Alf était en mer et Liverpool écrasée par les bombes allemandes, un champ de ruines.

Philip Norman connaît précisément le nom des bateaux, la fréquence et les dates des bombardements. Il entraîne son lecteur dans le monde très hiérarchisé des marins - du sang bleu, capitaines et pilotes, à la lie des garçons de cabine. De même, c'est avec une précision élégante que l'auteur dévoile les ressorts de l'éducation de John Lennon, écartelé entre un père absent, mais sûrement pas indifférent, une mère à l'inconduite provocatrice et prolétaire, et une tante, Mimi, sa deuxième mère, qui le récupère à l'âge de 6 ans après une douloureuse séparation du couple parental, sur fond d'adultères à répétition. « Aunt Mimi » offre au garçon une sécurité presque bourgeoise, dans sa maison de Woolton. Ces nuances de classes sociales à l'anglaise accompagnent les presque 300 pages consacrées à la genèse du personnage Lennon, davantage que la description de ses premières amours musicales pour le skiffle, en vogue après-guerre et avant les déhanchements lascifs et suggestifs d'Elvis Presley, à une époque où la masturbation était censée déclencher la colère divine.

Femmes, deuils et chansons

La vie de Lennon est marquée par des femmes (Yoko Ono, la dernière épouse, a beaucoup aidé l'auteur, confesse-t-il, avant de juger le livre « méchant pour John »), des chansons et des deuils précoces. Le premier est celui de son bienveillant oncle George, mari de Mimi, décédé subitement en 1954. Puis, le pire de tous, celui de sa mère, Julia, écrasée par un jeune policier chauffard alors qu'elle sortait de chez tante Mimi, un soir de 1957, l'année où John Lennon rencontra pour la première fois Paul McCartney. En 1962, les Beatles reviennent à Hambourg quand leur (peu doué) bassiste de l'époque, Stuart Sutcliffe, 21 ans, est foudroyé par une hémorragie cérébrale inexpliquée. John Lennon a-t-il eu une quelconque part de responsabilité ? Philip Norman cite le témoignage de Pauline, sœur de « Stu » : quelque temps auparavant, sous l'emprise de l'alcool et des pilules, Lennon l'aurait tabassé sans motif dans une rue d'Hambourg, avant de s'enfuir en laissant à Paul le soin de le ramasser. Le sang coulait de l'une de ses oreilles. Violence aussi, mentale, celle-ci, qui accompagna le suicide en 1967 de Brian Epstein, manager des Beatles, et que John avait initié aux drogues. Culpabilité, part sombre : Lennon milita pour la paix, mais fut aussi un « Jealous Guy » aux poings rapides.

Essentielle, la musique est pour lui une manière de résistance à la douleur. Philip Norman décrit un imaginaire « lennonien » où tout est magnétiquement sexué. À commencer par ses relations avec sa mère, dont il touche la poitrine par inadvertance alors qu'il est allongé à ses côtés - il a 14 ans. « Je me suis demandé si je pouvais faire autre chose, confiait Lennon au Daily Express. J'ai toujours pensé qu'elle l'aurait permis. » Julia lui donna sa première guitare, Cynthia son premier enfant, Julian, Yoko Ono, un second, Sean, et une certaine forme de paix, avant qu'un fou paranoïaque ne lui tire dessus, moins d'un mois après la sortie de l'album Double Fantasy.
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Né en 1943, Philip Norman est un journaliste et un dramaturge anglais. Il est également l'auteur de plusieurs biographies consacrées aux Beatles, aux Rolling Stones, à Buddy Holly et à Elton John. Chez Robert Laffont, il a signé deux livres, chacun salué par une presse musicale unanime : « Les Stones » (nouvelle édition, 2012) et « John Lennon - Une vie » (2010).

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