Swiss Beatles Fan Club

6 juin 2017


Les 50 ans de Sgt. Pepper dans le magazine Les Inrockuptibles


Dans la nuit du 23 février 1967, alors que les Beatles enregistrent la chanson Lovely Rita de l’album Sgt. Pepper dans le studio No 2 d’Abbey Road, John Lennon, le teint livide, lâche soudain : « Les gars, je ne me sens pas très bien. » Tandis que le producteur George Martin lui demande si par hasard ce ne serait pas quelque chose qu’il a mangé, les autres Beatles ricanent, sachant pertinemment de quoi il retourne. « J’ai du mal à y voir clair », ajoute un Lennon de plus en plus vacillant. Dans la cabine, l’ingénieur du son Geoff Emerick et son assistant Richard Lush échangent un regard d’un air entendu. Plein de sollicitude et à mille lieux de soupçonner qu’il travaille depuis des années avec un groupe de musiciens qui fait régulièrement usage de « substances », le distingué et très vieille Angleterre George Martin propose alors à Lennon de l’accompagner sur le toit du studio pour un bol d’air. Lorsque le producteur redescend pour continuer la séance, Paul McCartney, resté avec George Harrison dans la grande pièce du studio No 2, s’inquiète de l’absence de Lennon. Il est tard et ils doivent terminer les choeurs de la chanson. « Je l’ai laissé sur le toit, répond Martin d’un ton candide et affectueux. Il compte les étoiles. » « Ah, super ! », répond à son tour un McCartney attendri lui aussi à l’idée d’un John en pleine conversation avec les astres, avant de reprendre les répétitions. Mais quelques secondes se sont à peine écoulées que Paul s’interrompt, frappé par une évidente équation mortelle – John, seul sur le toit, en plein trip de LSD : DANGER !!!! Aussitôt, lui et Harrison se ruent dans l’escalier et agrippent un Lennon qui titube le long du parapet au-dessus du vide en sifflotant…

Cette anecdote racontée par l'ingénieur du son Geoff Emerick dans son merveilleux livre de souvenirs en dit long sur l’une des plus grandes énigmes de l’histoire de la musique pop. Comment George Martin, que l’on a surnommé le cinquième Beatles, pouvait-il ignorer que les quatre autres (surtout Lennon) consommaient des substances hallucinogènes comme des bonbons ? Comment a-t-il pu superviser l’enregistrement d’un album où abondent tant de références, des initiales LSD du titre Lucy in the Sky with Diamonds au « I’d love to turn you on » de A Day in the Life – deux clins d’œil qui conduiront à leur interdiction sur les ondes de la BBC –, sans jamais tiquer ? Et surtout comment, vu leur popularité, pouvait-il faire abstraction de la position de ses protégés à la pointe d’un vaste mouvement contreculturel dont l’un des leaders, Timothy Leary, professeur de psychologie américain, faisait l’apologie de l’usage du LSD comme moyen de parvenir à un nouveau stade de la conscience ? Quatre ans plus tôt, Leary et Robert Alpert avaient publié dans Harvard Review un manifeste intitulé Le Droit de planer où ils annonçaient une nouvelle ère : « L’homme est enfin sur le point d’utiliser ce fabuleux réseau électrique qui végète sous son crâne ! » « Planer » allait vite devenir l’un des grands passe-temps de la génération des années 1960. Et c’est peut-être aussi, au sens propre, ce que s’apprêtait à faire John Lennon perché sur le toit d’Abbey Road avant que McCartney et Harrison n’interviennent. Sans quoi Sgt. Pepper, cathédrale psychédélique, chef-d’œuvre de pop baroque et, selon McCartney en personne, « disque drogué » n’aurait jamais vu le jour.
||

Extrait du magazine « Les Inrockuptibles », No 1122, juin 2017. En vente dans les kiosques.

Information